« Je me fous d’être connue »

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Dans « Memory Box », au cinéma le 19 janvier, Manal Issa est projetée dans le Liban des années 80, entre guerre civile et émois adolescents. L’actrice indomptable nous a parlé du pays dans lequel elle a grandi, de son rapport à ce milieu et de ses envies pour sa fille. Interview.

Manal Issa intrigue depuis ses premiers pas à l’écran, dans Peur de rien de Danielle Arbid. La Franco-Libanaise qui ne se destinait pas au cinéma a ce quelque chose de farouche, d’ombrageux, fascinant face à la caméra. Comme un astre sombre. C’est exactement de ce talent tout en nuances qu’elle joue dans Memory Box, en salles le 19 janvier. Pour ce film de Khalil Joreige et Joana Hadjithomas, la comédienne de 29 ans devient la version adolescente de l’héroïne Maia. Alors que l’expatriée au Canada qu’elle est devenue se prépare à passer Noël sous une tempête de neige avec sa mère et sa fille Alex, elle reçoit une boîte contenant des cahiers écrits à sa meilleure amie pendant la guerre du Liban dans les années 80. Manal Issa est celle qui prend vie sur ces photos souvenir. Sa voix guide Alex dans la découverte de cette version insoupçonnée de sa mère. L’actrice, ingénieure de formation et férue de jeux vidéos, nous a parlé de ce film sur le Liban, de pourquoi elle a décidé de se consacrer au 7e Art et de Sona, sa fille de 5 ans, à qui elle apprend déjà à gagner des parties.

Comment vous êtes-vous retrouvée dans Memory Box ?
Manal Issa
 : Le contact est très important pour moi, c’est comme ça que je choisis mes projets. J’ai rencontré Khalil et Joana à Cannes. On a parlé du film, de nos enfants, de cette projection vers l’avenir qui s’impose à toi quand tu es parent. Cette conversation m’a touchée. Parfois, je lis un scénario et je le jette. Le matin même du tournage, je demande mes scènes du jour et j’essaie de recréer le film à partir de ma vision d’actrice. C’est ce qui s’est passé ici. Je n’avais pas accès au scénario, mais on a parlé de Maia et j’ai découvert le film en aidant au casting des jeunes qui allaient jouer les adolescents à mes côtés. On se donnait les répliques et on improvisait. Cela m’a permis d’aller un peu loin, de découvrir que tu ne peux pas improviser avec n’importe qui. Le travail était très orienté vers l’humain.

Khalil et Joana ne donnent pas le scénario à leurs comédiens. Etait-ce stressant ou stimulant ?
Manal Issa
 : C’était excitant. C’est plus effrayant de devoir rester absolument sur ce qui est écrit. Là, je me suis sentie actrice. J’ai vraiment « joué ». En plus, j’adore tourner au Liban. Je pense qu’on s’est plus amusés que sur la partie canadienne ! Hassan Akil, qui joue Raja, est un ami à moi. Ensemble, on a oublié la caméra, on s’en fichait, on vivait nos scènes. On a parlé de ce qu’on voulait faire, où on devait aller, comment nous sentir à l’aise. C’était un bonheur !

Manal Issa dans « Memory Box » © Haut et Court

Vous jouez une adolescente… Etait-ce compliqué ?
Manal Issa
 : Je suis toujours adolescente (rires) ! Je suis à la fois vieille et jeune. Je n’y pense même pas. Il suffit qu’on me dise que j’ai 13 ans pour y croire. Je ne sais pas comment ça se passe. C’est comme si j’avais des boutons que j’avais juste à enclencher pour devenir ce que je veux. On a évidemment travaillé avec Khalil sur les mimiques, la manière d’être. Quand tu joues, t’as ce truc en toi. En discutant du rôle, des choses restent dans l’inconscient. La mémoire du corps de mon adolescence est revenue au moment de tourner. Je ne faisais pas semblant. Cela sortait grâce à mes souvenirs.

Comment avez-vous vécu le fait de vous plonger dans l’histoire de votre pays, le Liban ?
Manal Issa
 : Quand on en parlait, je pensais à ma mère, à ce qu’elle avait vécu. Tourner quelque chose qui se passe en 1980, c’est comme un documentaire. Il faut oublier le téléphone et ces choses-là. Je joue un personnage avec ce type de parents, cette histoire d’amour-là. J’étais entièrement Maia pendant le tournage. Pour le reste, ce qui se passe au Liban, c’est qu’on se dit que ça n’avance pas, qu’on est constamment coincés sur les mêmes problèmes. Alors en contrepartie, on fait toujours autant la fête, on reste dans le déni. Cette absence de changement est un poids.

« Je veux rester l’enfant que j’étais pour toujours« 

Le film parle de la mémoire, de la transmission. Ces questions vous interrogent-elles ?
Manal Issa 
: Cela ne nous interroge pas, on essaie de résoudre ces questions. Les traumatismes, au milieu d’autres choses, nous sont transmis par nos parents. On tente de trouver notre chemin avec ce qu’ils ont vécu pour ne pas reproduire les mêmes erreurs. Dans le monde arabe, au Liban notamment, nous sommes face à des pays qui essaient d’évoluer sans y arriver. La politique ne fonctionne pas, mais ce sont des gens qui veulent aller mieux. C’est un film important pour voir la vérité en face : la vie est joyeuse, mais on doit se battre pour ressentir cette joie. À mes yeux, on survit chaque jour, on a peur. Il n’y a qu’à voir tout ce stress pour un test négatif au Covid… C’est bien de regarder la difficulté de la vie en face pour pouvoir avancer.

Le film parle aussi de ce qu’on laisse derrière nous après l’adolescence. Qu’avez-vous abandonné en devenant adulte ?
Manal Issa
 : Je n’ai pas changé. Je veux rester l’enfant que j’étais pour toujours parce que je pense que ça m’aide beaucoup dans le jeu. Il faut se sentir enfant pour être acteur. J’ai moi aussi vu des cahiers de ma mère et c’était un choc. Cela m’a projetée dans le futur, pour ma fille. Je ne veux pas qu’elle ignore ce que j’ai fait, je veux qu’elle fasse tout ! Moi j’étais folle, je n’ai pas eu peur. Je ne veux pas avoir peur pour elle. Ce film m’a beaucoup poussée à ça. Je vais la laisser faire ce qu’elle veut, quoi que ce soit. En même temps, jouer une adolescente m’a fait redevenir jeune, m’a donné envie de vivre ces émotions. Je veux continuer à jouer et c’est pour ça que je vis intensément. Si je commence à me dire que je dois vivre ma vie bien comme il faut, je sais que je passerais à côté de plein de choses. C’est sûrement pour ça que je m’entends très bien avec les adolescents !

Manal Issa dans « Memory Box » © Haut et Court

Etes-vous du genre à documenter votre vie ?
Manal Issa
 : Non, je suis très nulle en photo. J’ai un peu appris avec Khalil, mais je crois que je préfère le cinéma. Je me fie à ma mémoire visuelle. Il y a plein de fois où je regrette de ne pas avoir immortalisé des moments de ma vie, mais je réalise que je m’en souviens très bien. En revanche, j’écris. Avant, je posais simplement des mots sur mes pensées et mes sensations et là j’écris un film et je mets tout dans ce long-métrage. Je documente ma vie à travers ce projet. À cause de Memory Box et du personnage de Maia, maintenant j’enregistre ma voix. Quand je n’arrive pas à écrire, que c’est très dur, je pleure un bon coup et je m’enregistre.

De quoi parlera votre film ?
Manal Issa 
: Il abordera des grands sujets comme la société, le système et pourquoi c’est pourri. C’est un film optimiste, contre l’hypocrisie. C’est difficile de travailler dessus. Je ne jouerai pas dedans parce que c’est très personnel. J’aimerais d’ailleurs bien collaborer avec quelqu’un sur l’écriture pour avoir plus de recul. Je veux apprendre de la personne qui va jouer ma vie, donner mon film à une actrice pour qu’elle l’agrandisse. Seule, je n’aurais qu’une vision de ce que j’ai vécu. J’essaie d’écrire pour comprendre, pour savoir qui je suis et j’ai besoin d’aide pour transformer ça en film.

« Si je travaille dans le cinéma, c’est pour grandir, aider la liberté d’expression et mettre un terme aux stéréotypes »

Comment la culture et le cinéma peuvent-ils faire le lien avec l’histoire et les engagements ?
Manal Issa 
: Je ne pense pas qu’on puisse changer les choses avec le cinéma. On peut informer et c’est déjà très difficile. Par exemple sur le sujet des réfugiés, qui me touche beaucoup, à chaque fois que l’on voit un film sur ce thème, il y a peu de réfugiés à l’écran, parce qu’on ne peut pas tourner sans papier. Cela pose la question de l’utilité de ces films. Si je travaille dans le cinéma, c’est pour grandir, aider la liberté d’expression et mettre un terme aux stéréotypes. On doit laisser les bonnes personnes s’exprimer et pas seulement celles qui ont des contacts, de l’argent, etc. Ça me rend folle. J’ai conscience de ce qui pourrait exister, mais je vois toujours un écrasement. Il n’y a jamais assez de budget par exemple. Les financements sont politiques et il y a toujours de la censure, quoi que l’on fasse. On se bat pour que les gens puissent s’exprimer, pour voir les bonnes personnes sortir leurs films. Pour le moment, on tourne ce qu’on pense qui peut fonctionner, c’est un business malheureusement. C’est ce qu’il faut changer pour arriver à bien vivre dans le monde actuel.

Etes-vous toujours ingénieure ?
Manal Issa
 : Le cinéma c’est ma vie maintenant. Je fais tout pour m’améliorer, pour faire de bons projets. J’ai arrêté le reste parce que j’ai rencontré des gens super. J’ai ressenti le potentiel de pouvoir dire des choses. Je me fous d’être connue, j’ai envie de faire de l’art. Une révolution doit s’opérer. Une nouvelle vague arrive et je veux en faire partie, participer de mon mieux. J’attends, comme si j’avais une vision, l’espoir de travailler avec des personnes que je ne connais pas encore. Je sens quelque chose en moi qui attend de grandir. C’est pour ça que je continue, poussée par mon instinct.

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