“La maternité, c’est laisser ses enfants partir”


Après “Un Cœur Simple” et “A Cœur Ouvert”, Marion Laine retrouve pour la troisième fois l’épatante Sandrine Bonnaire dans “Voir le Jour”, en salles le 12 août. La réalisatrice y dresse le portrait d’une auxiliaire de puériculture qui repense sa vie après un drame. Pour le Journal des Femmes, elle revient sur ce projet sensible évoquant avec justesse la thématique de la maternité.

Au commencement était un livre de Julie Bonnie

Julie Bonnie est une amie qui a commencé une carrière de chanteuse dans les années 90. Elle faisait notamment partie du groupe de post-punk Forguette My Note (qui a fait les premières parties des tournées de Louise Attaque et de Dionysos, ndlr). Il y a 15 ans, elle n’a pas réussi à poursuivre cette trajectoire musicale. Elle a eu un enfant et, après qu’une sage-femme lui a dit qu’elle savait vraiment s’y prendre avec les bébés, elle a repris un CAP en auxiliaire de puériculture. C’est fou de commencer à chanter à 16 ans pour travailler ensuite dans une maternité. Je suis très admirative des changements de vie pareils. Ils m’inspirent. Elle a tiré de ce parcours le roman Chambre 2, qui m’a beaucoup plu.   

J’ai été très aidée par son expérience et ses anecdotes instructives en construisant Voir le Jour. Son livre est cependant plus sombre. Moi, je voulais explorer la vie d’une maternité de manière plus lumineuse. J’ai travaillé dans un hôpital quand j’étais étudiante. Inconsciemment, je reviens toujours sur ces sujets médicaux, comme il y a quatre ans avec A cœur ouvert (on y suit deux chirurgiens cardiaques campés par Juliette Binoche et Edgar Ramirez, ndlr). Je crois que tout ça ne relève pas du hasard.

Ce qui me plaisait en entrant dans le terrain des maternités, c’était de parler du métier de ces femmes. L’accouchement, c’est un moment heureux. Mais je voulais aussi aborder des instants tabous, comme par exemple la mort des nouveau-nés, qui correspond à ce triste 1%. Quand on donne la vie, on prend aussi le risque de donner la mort ; on vit avec ce danger.

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En moyenne, une fois par mois, la toilette d’un bébé mort doit être réalisée. C’est important d’en parler sans détourner le regard.

Une portée politique  

Sandrine Bonnaire dans “Voir le Jour” de Marion Laine. © Pyramide Distribution

Quand j’étais étudiante, j’ai effectué un stage d’observation dans un hôpital de Lagny-sur-Marne, qui avait même une morgue, et j’ai été traumatisée par ce que j’ai pu voir. J’y suis entrée en tant que femme de salle. C’était en été. Il manquait tellement de personnel qu’au bout de quatre jours je me suis retrouvée à faire les pansements et pratiquer des premiers soins.

Je me souviens d’une femme morte devant moi à cause d’une péritonite qu’on n’a pas pu soigner. On signait à l’époque un document de confidentialité: il y avait une chape de plomb autour des possibles erreurs potentiellement dues à un manque de personnel. Il n’y a donc rien de nouveau sous le soleil et c’est terrible.

Il y a aussi dans ce projet un double enjeu politique sur les femmes. Le fait que mon film en soit peuplé est d’abord le reflet d’une réalité –il n’y a que quelques hommes sage-femme– mais aussi d’un combat que je mène pour les rôles de femmes. Il y en a nettement plus pour les hommes. J’ai toujours écrit pour elles, même dans le cadre de mes courts métrages. Et j’étais heureux de pouvoir mélanger les générations sur le plateau: De Sarah Stern à Aure Atika en passant par Sandrine Bonnaire et Brigitte Roüan. L’idée étant de représenter la femme d’aujourd’hui à travers ces héroïnes. Ce qui est émouvant en maternité, c’est la sororité. Ces femmes ont un respect entre elles. Il existe peu de rivalité. En enchaînant des gardes de 12 heures, elles se voient davantage qu’elles ne voient leur propre famille… Elles ont entre elles ce genre de solidarité qu’on peut avoir en état de siège ou de guerre. Et, ce qui est beau, c’est qu’elles ne se lassent jamais des naissances. Elles regorgent de bonheur au moment où ça arrive. Je voulais parler de ce bonheur malgré les conditions de travail si difficiles dans lesquelles elles évoluent.

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Etre mère, c’est quoi ?

Pendant que j’écrivais, ma fille partait de la maison. Et je me suis dit que la maternité, c’est aussi ça : laisser ses enfants partir, quitter le cocon familial. Autour de moi, je voyais des mères qui n’arrivaient pas à lâcher leurs gosses. Je me disais que ça ne m’arriverait jamais, que je serais assez solide… Mais c’est arrivé (rires). Il y a eu un vide et j’avais envie de parler de ce vide justement. Jeanne est une héroïne à la croisée des chemins qui apprend aux femmes à devenir mères. Et elle, en tant que mère, elle doit apprendre à redevenir une femme, à retrouver une certaine liberté. Quand l’enfant s’en va, c’est une renaissance pour nous même si, pour certaines femmes, il est difficile de se recentrer sur soi… On a souvent tendance à s’oublier parce que l’enfant devient plus important que soi.

C’est la troisième fois que je tourne avec Sandrine Bonnaire : c’est une femme d’une générosité extraordinaire. Elle peut tout jouer et on l’imagine d’ailleurs facilement en auxiliaire de puériculture. Je ne voyais pas d’autre comédienne pour le rôle. Cette fidélité me plait, c’est un chemin que j’aime prendre avec elle. Je ne suis pas non plus dans un schéma à la Antoine Doisnel. Elle n’est pas mon alter ego mais j’adorerais continuer à travailler avec elle. Comme moi, elle est instinctive et ça nous lie de façon forte.

J’aime chercher avec mon équipe, me laisser happer. Même si je prépare beaucoup en amont, tout ce qui se passe en termes de hasards et de propositions m’enrichit. Nous avons tourné dans une aile désaffectée d’un hôpital de Marseille. Il a tout fallu recréer parce que c’est impossible de tourner dans une maternité. Je crois que Robert Guédiguian a pu le faire sur une journée pour Gloria Mundi. Le casse-tête du projet était de trouver une famille d’actrices avec des générations différentes. Et je crois que le caractère collégial qui s’en dégage prouve qu’on a réussi ce pari.



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