“Je suis aventureuse et pas du tout fragile”


Il est des rencontres qui nous élèvent par la qualité de ce qu’elles révèlent, chez l’autre, mais aussi par leur capacité à donner du sens à votre propre trajectoire. Croiser le chemin réfléchi, harmonieux, éloquent de Marie Drucker relève de cette expérience. Journaliste d’information rompue aux rouages de la télévision devenue actrice libre de ses désirs et de son image, elle s’abandonne devant la caméra de Stéphane Brizé, réalisateur du film “Un autre Monde” et se livre à nous avec intelligence, recul et répartie.

On vous connaît à la tête de journaux télévisés, de production de documents, au cœur de l’information ou de l’analyse de notre société. Vous voici dans une fiction, y avait-il urgence pour vous de raconter, de servir une histoire ?
Marie Drucker : Il y a six ans, quand j’ai décidé de changer de voie et de ne plus être journaliste, je voulais me tourner vers le cinéma et la fiction, mais plutôt en tant qu’auteure. J’ai créé No School Productions, ma société à travers laquelle je produis et réalise des films documentaires. Le terme est correct: je ressentais “une urgence” à aller vers la création. En octobre 2019, Stéphane Brizé m’a proposé un casting. Nous sommes actuellement en train de co-écrire son prochain film… L’étape suivante sera, je l’espère, d’écrire et de réaliser mon propre film.

“Stéphane Brizé ne m’a pas ménagée”

La dimension “sociale” du cinéma de Stéphane Brizé était-elle importante pour vous ?
Marie Drucker : J’ai une profonde admiration pour son travail, le cinéaste qu’il est… C’est l’homme aussi, dans sa globalité, que j’admire et je connais bien, désormais, qui m’a permis de franchir le pas, de “devenir” actrice. J’avais déjà joué mon propre rôle de journaliste télé dans Ils sont Partout, une comédie réalisée par Yvan Attal sortie en 2016. Mais Stéphane Brizé ne m’a pas ménagée (rires), j’ai passé des essais une première fois, puis d’autres essais trois semaines plus tard qui m’ont permis de décrocher le rôle!

Dans sa note d’intention, Stéphane Brizé dit que vous avez “l’âge, le physique, l’intelligence et la maîtrise du langage de l’entreprise” du personnage que vous incarnez.  Pouvez-vous nous présenter celle que vous jouez ?
Marie Drucker : Claire Bonnet-Guérin doit avoir mon âge (47 ans, ndlr). Elle est la directrice générale de la filiale française d’Elsonn, une très grosse société américaine et en tant  que “patronne”, elle a la charge de mettre en place un plan social.  

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Le rapport à l’image diffère-t-il entre la journaliste et l’actrice face caméra ?
Marie Drucker : Il n’y a pas exercices plus différents face à la caméra. La télévision est une machine remarquablement huilée. La présentation d’une émission est le lieu de l’hyper-contrôle où tout a l’air de glisser avec facilité malgré les heures de préparation… A l’inverse, il fallait être sur le plateau de tournage du film, dans l’abandon total de soi: pas de maquillage, pas de coiffure, aucune lumière additionnelle… Vous n’êtes pas mise en valeur. Vous ne choisissez ni les angles ni  les plans retenus… Paradoxalement, le cinéma incite davantage à puiser dans vos ressources les plus intimes.

Comment avez-vous réussi à placer le curseur de l’intensité émotionnelle ?
Marie Drucker : J’ai vite compris que si je me mettais dans la posture de “je vais essayer de produire et délivrer ce que je pense qu’on attend de moi”, ce serait raté. En revanche, je suis incapable de dire ce qu’il m’a fallu convoquer au delà de la concentration et de l’écoute des autres. Assumer une forme d’insouciance, peut-être…

Vous semblez très consciente de votre environnement, vous autorisez-vous néanmoins une certaine légèreté ? 
Marie Drucker : J’ai véhiculé pendant très longtemps au journal télévisé une austérité qui n’est pas du tout représentative de ma fantaisie et de mon goût pour l’humour et les plaisirs simples. Je me suis libérée de cette pesanteur, de cette retenue imposée.

“Je n’aurais jamais été capable de jouer ce rôle il y a dix ans”

Pour “être” une autre, en l’occurrence cette glaçante Claire, dirigeante implacable, pensez-vous qu’il fallait avoir avancé sur la question de l’identité, avoir compris qui vous étiez réellement ?
Marie Drucker : Je n’aurais jamais été capable de jouer ce rôle il y a dix ans: m’abandonner complètement au désir d’un réalisateur. Je suis aujourd’hui très aventureuse, très libre, très sensible, et pas du tout fragile ! 

Restez-vous néanmoins soucieuse du regard des autres ?
Marie Drucker : Je me suis rapidement débarrassée de cette angoisse, libérée de la question de la légitimité. Je suis très attentive aux critiques, mais elles ne m’atteignent pas. Je suis indépendante de ce que l’on peut dire de moi. Quand je décide d’agir, il faut que j’ai la conviction que cela va réussir, mais aussi que je puisse me dire que c’est imparfait, que je me donne le droit d’échouer… Le plus important, c’est le sentiment d’avoir donné le meilleur de soi.

“Je suis indépendante de ce que l’on peut dire de moi”

Marie Drucker © Renaud Corlouer

Avez-vous eu l’impression, en tant que femme médiatisée, issue d’une famille exposée, que vous avez moins eu le droit qu’une autre de vous plaindre ou d’exprimer vos faiblesses ?
Marie Drucker : Il y a deux dimensions qui m’ont sauvée: le fait d’avoir débuté dans le monde professionnel à dix-neuf ans et le fait de porter un patronyme célèbre dans cet univers. Je me suis dit que je travaillerai plus que les autres et que je ferai ce que les autres ne veulent pas faire. Voilà les notions capitales dans la construction de mon parcours. 

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Un Autre Monde questionne l’imbrication entre l’intime et le professionnel. Comment avez-vous pu mener de front ces deux domaines avec succès ?
Marie Drucker : Je n’ai jamais rien mis au-dessus de ma liberté, d’être prisonnière de rien, et j’ai toujours vu la notoriété comme un moyen et non comme une fin en soi. J’ai toujours essayé de me donner les moyens d’aller vers mon désir et vers mon risque.

Avez-vous eu à faire des concessions professionnelles ou des sacrifices personnels pour mener à bien cette carrière ?
Marie Drucker : À une époque, je n’ai pas pris de vacances pendant dix ans sans m’en rendre compte! Mon cheminement a été le résultat de beaucoup d’instinct. Il m’a conduite à changer de métier à l’âge de 40 ans.

Dans un milieu où règne le culte de la performance, pensez-vous que l’on peut réussir sans se couper de ses émotions ?
Marie Drucker : Lorsqu’on présente un journal télévisé, on a une grande responsabilité car on porte le travail de toute une rédaction. Cela demande le plus d’objectivité et le moins d’affect possible. Vos états d’âme n’interfèrent pas, mais vous ne devez pas renoncer à votre sensibilité. Il y a une empathie nécessaire pour s’adresser aux gens.

“Je ne fume pas, je ne bois pas d’alcool et je dors”

Marie Drucker © Renaud Corlouer

Vous exercez votre activité avec passion, puisez-vous votre énergie dans le respect d’une hygiène de vie ou d’un rituel particulier ?
Marie Drucker : J’ai toujours pratiqué une activité physique, j’adore manger et je ne me prive absolument de rien, mais je me nourris naturellement de façon équilibrée. Je ne fume pas, je ne bois pas d’alcool et je dors, mais ce ne sont pas des privations, j’ai toujours été comme ça !

Connaissez-vous la peur de la défaillance et quelle est votre recette pour la surmonter ?
Marie Drucker : Je suis arrivée à un âge et à un moment de ma vie où j’ai eu à faire des choix, à me laisser guider par mon envie. Le travail me réconforte beaucoup, mais il ne doit pas être “tout”. Le risque de se tromper, de ne pas avoir ce que l’on souhaite, voilà ce qui donne de la valeur aux choses qu’on obtient. 

“Mon seul diplôme, c’est mon intuition”

Vincent Lindon, votre partenaire à l’écran, est en souffrance car son monde s’effondre, le déséquilibre s’immisce dans sa relation amoureuse, dans sa famille comme dans ses fonctions d’encadrement… Ce tiraillement, cette sensation d’effritement, les avez-vous déjà ressentis ?
Marie Drucker : En réalité, je n’ai pas de bagage, j’ai fait très peu d’études, mon seul diplôme, c’est mon intuition. Parfois, on peut avoir raison pour soi-même contre tout le monde. Tous ces moments de bascule me passionnent et j’essaie de les explorer dans mes documentaires.

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Le film a été tourné avant la pandémie. Cette séquence de crise sanitaire vous a-t-elle changée ?
Marie Drucker : On a tous pris conscience de notre vulnérabilité collective et en même temps de notre incroyable capacité à résister. Je pense aux personnes âgées, aux personnes isolées ou en situation de précarité… Je n’oserais pas dire que cela a été deux années difficiles pour moi lorsque je me replace dans ce contexte. Tout le monde a essayé de se protéger, de protéger au mieux ses proches, ses enfants  On a tous découvert “Un Autre Monde” et le film pose des questions sur l’entreprise, l’économie, le couple, le quotidien qui sont encore plus d’actualité qu’il y a deux ans.

Vous êtes une femme, une mère qui a su écouter ses désirs, est-ce là votre plus grande fierté ?
Marie Drucker : Est-ce que j’ai réussi ma vie dans le sens où  je fais ce que j’aime, je suis en bonne santé et j’ai le temps d’aller chercher mon fils à l’école tous les jours ? La réponse est oui. 

Au cinéma le 16 février : Un Autre Monde de Stéphane Brizé, 1h36, avec Vincent Lindon, Sandrine Kiberlain, Anthony Bajon, Marie Drucker…



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