« Difficile d’accepter l’idée de l’avortement clandestin quand on l’étudie de si près »

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La réalisatrice de « L’Evénement », en salles, présente sa bien nommée adaptation du livre d’Annie Ernaux sur un avortement clandestin. L’occasion pour nous d’aborder, entre autres, ce brûlant sujet d’actualité avec la cinéaste auréolée.

Pour L’EvénementAudrey Diwan a remporté le Lion d’or à la Mostra de Venise, soit la plus haute distinction de cet illustre festival, des mains du président du jury Bong Joon-ho (Parasite). Son deuxième film, au cinéma le 24 novembre, porte décidément bien son titre.
Adaptation du roman autobiographique éponyme d’Annie Ernaux, il suit le parcours d’une jeune étudiante pour avorter dans la France répressive des années 60. Pour porter à l’écran l’expérience et le récit de l’autrice, la cinéaste a fait le choix d’un drame immersif, au plus près de son héroïne Anne. La caméra s’invite presque dans le corps de son actrice, Anamaria Vartolomei, choisie « autant pour sa puissance de jeu que son minimalisme« , nous révèle Audrey Diwan. Un film qui interroge la société, les regards culpabilisants, mais aussi le prix du désir et de l’ambition quand on a un utérus.
Co-fondatrice de l’édition française du magazine Stylist, Audrey Diwan a été journaliste, puis autrice de romans, éditrice… et enfin scénariste avant de compléter son CV par la réalisation. Entre deux festivals, elle participe actuellement à l’écriture du prochain film de Gilles Lellouche et vient de terminer sa collaboration avec Valérie Donzelli. Cette passionnée de littérature aime « regarder des films vers 6/7h du matin avant que le monde ne commence à s’activer« . Au Festival International du Film de Saint-Jean-de-Luz, elle courait partout pour défendre son long-métrage. Entretien. 

Le Journal des Femmes : Comment est née l’envie de porter L’Evénement d’Annie Ernaux sur grand écran ?
Audrey Diwan : La découverte du livre a été un temps fort pour moi, entre ce que je pensais savoir de l’avortement clandestin et, en réalité, mon absence de projection et de connaissance sur ce parcours. Le livre m’a vraiment saisie. J’adore ce moment où je ressens une œuvre d’un point de vue émotionnel et intellectuel. C’est quand les deux fonctionnent ensemble que je commence à réfléchir et, parfois, à avoir l’envie de travailler. Si je suis tout à fait franche, je suis aussi arrivée à ce livre parce que quand j’ai avorté, j’ai eu besoin de penser les choses et que je manquais de dimension, de réflexion. Une amie me l’a conseillé et à ce moment-là, j’ai mesuré ma chance d’avoir pu avorter dans un pays où c’était légal, de ne pas avoir eu à me mettre des aiguilles dans le corps toute seule. Nous sommes toujours le fruit d’une culture et d’un vécu et pour moi L’Evénement était à ce point de rencontre entre les deux.

Au delà d’un film sur l’avortement, c’est un film sur la solitude de ces jeunes filles…
Audrey Diwan : C’est comme ça que les gens le ressentent, et d’une certaine manière c’est vrai, mais ce serait omettre quelque chose de très important à mes yeux. D’abord, il y a des résistants. Comme toujours quand la loi est dure, quelques personnes acceptent de se mettre à risque. Dans mon film, il  n’y a pas de gentil, pas de méchant, il y a des personnes prises dans les fils de cette histoire, avec ce qu’elles savent et ne savent pas. Les jeunes hommes n’étaient pas très aguerris sur la condition de la femme dans les années 60. Par exemple, au départ, Jean ne comprend pas, peut-être même qu’il juge, et progressivement, en parallèle du parcours d’Anne, il fait son chemin jusqu’à lui tendre la main. Il risque la prison, comme les médecins peuvent se voir refuser le droit d’exercer s’ils aident à un avortement. Il y a un fort danger, ce qui est le cas encore aujourd’hui à certains endroits.

« Faire résonner fort le film est la suite logique de notre parcours »

Que vouliez-vous montrer du plaisir féminin ?
Audrey Diwan : Le sujet de mon film n’est pas que l’avortement, il parle de douleur et de jouissance. C’est l’histoire d’une femme qui marche vers sa liberté, celle d’étudier et de jouir. Il y a la solitude et il y a une manière de la briser, par la rencontre. J’avais besoin de ces deux dimensions parce que je voulais faire de ce film une expérience. Depuis le début, l’idée c’est comment faire pour ne pas regarder Anne, mais être elle ?

Comment y êtes-vous parvenue ?
Audrey Diwan
: « Juste ». Ce mot d’Annie Ernaux a été clé dans mon travail. A l’écriture d’abord, parce qu’elle a accepté de lire différentes versions du texte et sur le plateau ensuite. La veille du tournage, elle m’a envoyé cette phrase de Tchekhov : « Soyez juste, le reste viendra de surcroît. » C’est une phrase que l’on porte ! En choisissant de partager cette expérience inspirée de sa vie, je voulais être sûre que l’on regarderait dans la même direction. D’autant plus que c’est une autrice capitale dans ma vie de lectrice. Elle comprenait très bien le principe d’adaptation, c’est-à-dire la part de fiction, de reconstitution, mais elle a toujours pointé un geste, une idée, en disant que ça lui semblait moins juste. C’était une collaboration très porteuse.

Anamaria Vartolomei dans « L’Evénement » © PROKINO Filmverleih GmbH

Etes-vous étonnée que l’on fasse le lien entre ce film sur la France des années 60 et l’actualité ?
Audrey Diwan : Ce qui est étonnant, c’est que l’actualité soit devenue si intense. Evidemment, j’étais sensible à ce qui se passait en Pologne quand j’ai entamé l’écriture. Et puis en arrivant à Venise, on a lu plusieurs articles sur les objecteurs de conscience en Sicile, tout ce qui fait que même quand l’IVG est légal, elle est fragile. Aujourd’hui, on est en prise à une actualité brûlante avec le Texas. En décembre, la Cour Suprême réexaminera l’arrêt Roe v. Wade qui autorise l’avortement… On a trouvé les bons partenaires pour aller défendre le film aux Etats-Unis et le faire résonner fort. C’est la suite logique de notre parcours. Nous allons travailler conjointement avec FilmNation Entertainment et IFC Films, deux entités très importantes pour le cinéma indépendant à l’étranger. Je suis curieuse de voir comment on va, non pas polémiquer parce que je déteste ça, mais ouvrir des discussions. Proposer ce voyage à des gens et voir comment ils le reçoivent, qu’ils soient pour ou contre l’avortement. On sait déjà que l’aventure américaine va être forte.

Au moment où vous vous êtes lancée dans ce projet, pensiez-vous à sa portée politique ?
Audrey Diwan : En lisant le livre, je me disais: « c’est difficile d’accepter l’idée de l’avortement clandestin quand on l’étudie de si près, avec cette peur, cette violence, cette solitude« . L’humanité est composée d’êtres humains qui peuvent difficilement nier les sentiments qui les traversent. C’est assez universel. Quand on m’a remis le Lion d’or, je me suis tournée vers ce jury si hétéroclite, constitué de gens qui n’ont pas le même âge, pas la même culture, pas le même sexe et qui à l’unanimité m’ont envoyé le message qu’ils avaient fait ce chemin. C’est là que j’ai saisi la résonance du film, ce qu’il voulait dire et ce qu’il pouvait représenter. Pour moi, c’est ça l’image de l’universalité du sujet.

Recevoir cette récompense avec votre deuxième film seulement, ça représente quoi ?
Audrey Diwan : Au delà du sujet, ce film reste un projet artistique, alors cela représente énormément. C’est difficilement descriptible. Au moment où l’on m’a remis le prix, j’ai eu une pensée pour mon film, pour Anamaria, pour Annie Ernaux, pour le sujet et je me suis dit que cette distinction récompensait toutes les dimensions du projet à la fois. La liberté est l’idée qui a le plus de valeur à mes yeux. C’est ce après quoi je cours, ce qui dicte mon chemin. Au cinéma, cette liberté se gagne. Ce prix signifie qu’à l’avenir, il est possible que j’en ai plus.

« Je ne crois pas du tout à l’auteur enfermé dans une tour »

L’Evénement, c’est aussi l’histoire d’une jeune fille qui veut écrire… Pour vous aussi, c’était une vocation ?
Audrey Diwan : Et d’une jeune fille en quête de liberté, je n’ai pas choisi mon sujet au hasard ! J’ai un rapport très empirique à l’écriture. J’ai toujours pensé que ce serait ce que je ferais, mais je ne me prédestinais pas à un métier en particulier. J’ai eu besoin d’essayer, de tenter plein de choses. J’ai été journaliste, j’ai travaillé dans l’édition, j’ai accompagné des auteurs en étant de l’autre côté de cette barrière, mais j’ai aussi fait beaucoup d’expériences qui n’avaient rien à voir. Je ne crois pas du tout à l’auteur enfermé dans une tour. La confrontation au réel est la clé pour commencer à cerner son propre regard sur le monde, sans quoi l’écriture ne sert à rien. J’ai par exemple commencé à écrire mes romans trop tôt et c’est pour cela que j’ai arrêté. J’y prenais du plaisir, mais mon regard était encore incertain. J’avais envie de prendre le temps. L’expérience de réalisatrice est la somme de plein de choses que j’ai traversées et qui m’ont amenée à une écriture par l’image. 

Comment s’est passée cette transition des mots à l’image ?
Audrey Diwan : Quand j’ai commencé à écrire des scénarios, comme j’avais énormément lu et beaucoup moins vu de films, j’ai passé ma vie au Vidéo Club de la Butte, à Paris. Guidée par l’extraordinaire Christophe qui tient ce lieu, j’ai commencé à découvrir le monde du cinéma. Les films français et américains, puis asiatiques, roumains… En m’immergeant dans ces univers, j’ai fait naître une envie très forte de me frotter à l’exercice et de traduire ce que j’avais écrit en images. C’est pleine de tous les films que j’ai aimés que j’ai eu envie de me lancer. J’ai attendu que mon désir devienne une nécessité. Avant, pour moi, cela n’avait pas de sens.

Avez-vous le temps d’en voir des films, ici à Saint-Jean-de-Luz ?
Audrey Diwan : J’adorerais, mais le rythme est effréné ! La sortie française a été avancée au 24 novembre, de surcroît maintenant on est en discussion avec les Etats-Unis. On voudrait être à tous les endroits au même moment et moi, y compris dans une salle de cinéma. Je reviens du festival de San Sebastian où j’ai fait partie du jury. J’ai eu mon shoot de films, souvent avec trois projections par jour. C’était une chance de voir plein de choses ces dernières semaines et là je vais être frustrée pendant quelques temps…

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