chronique d’une première semaine mouvementée d’école à distance

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Passés les premiers moments d’euphorie jeudi soir après l’intervention du président Macron, mes enfants ont dû se rendre à l’évidence : la fermeture des écoles et les semaines de confinement qui s’annonçaient n’allaient pas ressembler à des vacances. D’autant plus que leurs professeurs semblaient bien déterminés à enseigner à distance et avancer dans les programmes.

Deux enfants de primaire et de collège et deux adultes enfermés dans 57 mètres carrés pour une durée indéterminée. Les devoirs se feront dans le salon, sans possibilité de s’isoler. Les risques de tensions sont grands. Mais mes enfants ne voient aucun des obstacles qui se dressent sur notre chemin. Ils sont tout à leur bonheur d’être réunis en famille pour plusieurs semaines, comme un dimanche qui se prolongerait indéfiniment. « Moi aussi, je vais faire du télétravail ! », s’extasie mon fils avec des étoiles dans les yeux.

Le site du CNED Ma classe à la maison.

De multiples consignes et canaux de communication

J’essaye sans succès de me connecter au site du CNED Ma classe à la maison qui plante aussitôt sous l’afflux de connexions. Et j’apprends le vendredi soir qu’il va falloir utiliser d’autres plates-formes. Pour mon fils, ce sera le service Toute mon année.com. Pour ma fille, c’est plus compliqué. Tout se passera sur des applications que l’établissement avait déjà adoptées avant la crise du coronavirus. Et c’est un peu une usine à gaz.

Le matin, elle doit d’abord se connecter à La Vie Scolaire. Ce n’est pas le film de Grand Corps Malade mais le logiciel qui permet d’accéder à son emploi du temps habituel. Si une matière apparaît en bleu, cela signifie qu’un professeur a envoyé de nouvelles instructions dont elle prend connaissance via une messagerie interne. Ensuite, il faut se rendre sur l’Environnement Numérique de Travail (ENT) de la région Ile-de-France MonLycée.net. Il permet d’accéder à des PAD, des groupes de travail collaboratifs par classe ou enseignant, qui renvoient vers une autre messagerie interne baptisée Zimbra. J’ai déjà mal à la tête.

Les élèves ont une vraie charge de travail à accomplir chaque jour.

Les élèves comme les parents disposent de leur propre compte. Léger mouvement de panique dans les familles qui ont égaré les courriers de la rentrée et n’avaient pas pris connaissance de leurs identifiants. Faute de consignes centralisatrices, les professeurs adoptent chacun un mode de fonctionnement différent. Il faut s’y retrouver dans les multiples instructions : se connecter aux heures matinales habituelles pour l’Histoire-Géographie, photographier les dessins en Arts plastiques ou encore engranger les devoirs pour la semaine en Sciences et Vie de la Terre.

Un Lundi noir

Lundi matin, c’est le désenchantement. Le Val-de-Marne a accordé avec générosité un Ordival, un ordinateur portable, à tous élèves du département à la rentrée. Mais il est tellement bridé qu’il est difficilement utilisable. Je réalise trop tard qu’il nous aurait fallu idéalement quatre ordinateurs. Nous en avons trois. Ce qui est déjà beaucoup. Nous allons devoir les utiliser à tour de rôle.

Tous les sites plantent le premier jour.

Mais surtout, comme les parents de douze autres millions d’élèves en France, nous tentons désespérément  de nous connecter aux applications pédagogiques. Aucune plate-forme n’est accessible à cause du grand nombre de connexions simultanées. Certaines écoles qui ont fait le choix d’héberger un site sur leur propre serveur se trouvent très vite dépassées. Toute mon année plante, tout comme La Vie Scolaire et Mon lycée.net. Pas vraiment étonnés, nous tentons de rassurer notre progéniture qui se révèle étonnamment angoissée devant la perspective de prendre du retard.

WhatsApp

A la mi-journée, les stratégies de contournement s’organisent. L’instituteur de mon fils lance un super blog sous WordPress. De nouveaux cours seront mis en ligne chaque jour. Il enregistre ses dictées en format MP3 et les intègre ensuite dans un lecteur directement sur son site. Je ne m’attendais pas à un tel niveau de compétence informatique. Il faut dire qu’il avait projeté le film Tron à sa classe de CE2 il y a quelques mois. Nous aurions dû nous douter qu’il était technophile !
Pendant ce temps, les représentants des parents d’élèves de la classe de ma fille s’organisent. Un groupe WhatsApp et un Google Group sont créés dans l’urgence. Dès que l’un d’entre nous accède à des contenus, il les copie et les met à disposition de tous.

Nous finissons par accéder enfin aux cours. La quantité de travail est loin d’être négligeable. Je n’avais rien anticipé de tel, m’attendant naïvement à devoir encadrer des devoirs comme pour un week-end. Mais il s’agit bien de faire littéralement la classe à la maison.
Ma fille termine à 19h00 ses derniers exercices. Mes espoirs de passer les fins de journée à dévorer enfin l’intégrale des livres de Thomas Piketty ou à enchaîner les séances d’abdo-fessiers devant l’Apple TV s’évanouissent.

« Tu me manques beaucoup »

Mardi, on prend le rythme. Il apparaît soudainement possible de concentrer en une grosse matinée la classe à la maison, de manière à pouvoir varier les plaisirs l’après-midi entre dessin, échecs, gym et pâtisserie.
Tout roule du côté de mon fils. Nous suivons aveuglément le déroulé de l’instituteur qui alterne savamment les types d’exercices, réserve des petites surprises, soigne ses illustrations et propose des jeux interactifs. « Tu me manques beaucoup », a laissé en commentaire une petite fille à l’adresse de son professeur. Il finit par nous envoyer un mail. « Les enfants font-ils le travail que je donne ? Avez-vous des difficultés pour les aider ? J’ai peu de nouvelles, j’espère que tout se passe au mieux », s’inquiète-t-il.

Du côté de ma fille, les enseignants s’impatientent. Désespérés de ne pouvoir communiquer avec leurs élèves, ils commencent à envoyer en ordre dispersé des mails aux parents afin de récupérer les adresses des enfants. Nous nous retrouvons ainsi avec plusieurs canaux d’information pour chaque professeur : les mails des enfants, les mails des parents, La Vie Scolaire, Mon Lycee.net, les groupes WhatsApp et le Google Group. Une nouvelle plate-forme, Kwik, fait aussi son apparition pour les exercices de maths.
Les informations sont données tout au long de la journée et nous consultons tous en permanence de façon compulsive nos smartphones dans la crainte d’en manquer.

Nous sommes aussi sans nouvelle de quelques rares professeurs. Peut-être rencontrent-ils des problèmes personnels ?  Ma fille perd toujours beaucoup de temps à essayer de se connecter et se disperse sur les différents outils, sans compter que le groupe WhatsApp des élèves de sa classe, qui sont équipés en smartphones, connaît son pic d’activité. Utile pour s’entraider… mais redoutable au niveau du potentiel de distractions.

« Cela devient difficile à suivre ! »

Le lendemain mercredi, c’est la confusion totale. En ligne dès 09h00 pour suivre le cours d’Histoire, les élèves patienteront en vain pendant une heure en raison des problèmes techniques. Nous recevons par erreur les instructions d’un professeur d’une autre classe. Des parents prennent l’initiative de rajouter leurs propres consignes dans le Google Group. Plus personne ne s’y retrouve. « Il y a trop d’informations de partout sur de nombreux supports, ça devient difficile à suivre », se plaint un père. D’autres craquent. « Nous ne parvenons pas à tout faire. Il y a les fratries à gérer plus notre travail. Tout est confus ».

Une mère avec ses enfants en confinement aux Etats-Unis.

Mes amies professeurs dans le secondaire appellent aussi au secours. Elles doivent gérer l’école pour leurs enfants à la maison, tout en assurant les cours à distance pour leurs classes. « Aujourd’hui, j’ai répondu à 300 messages », me confie, exténuée, l’une d’elles qui utilise également son propre site pour mettre les leçons en ligne et ambitionne de tenir un cours en vidéoconférence dès la semaine suivante. Maigre satisfaction, elles privilégient les logiciels Pronote ou Discord pour communiquer avec les élèves et pour le moment ça fonctionne plutôt bien.

« Limitez le temps devant les écrans »

Jeudi, j’ai du mal à lever les enfants. Il faut dire que nous avons regardé des films le soir comme si nous étions en vacances et que leur sommeil commence à en pâtir. Dès lundi, l’école primaire nous avait rappelé quelques bonnes pratiques à respecter. « Nous vous conseillons de limiter le temps devant les écrans », pouvait-on lire. Plus facile à dire qu’à faire, puisque la classe se passe en définitive essentiellement devant un écran une bonne partie de la journée. On ne cesse également de nous proposer des contenus numériques culturels ou pédagogiques supplémentaires. Et le confinement conduit à accorder plus facilement le droit de regarder un petit dessin animé ou un long métrage.

Les tâches s’accumulent. Les professeurs d’instruments et de solfège du Conservatoire municipal envoient maintenant, eux aussi, leurs exercices et la journée se retrouve très structurée par les différentes missions à relever.
Le temps passe vite et l’ennui ne pointe jamais le bout de son nez. Mais les tensions commencent à poindre au sein de la famille. Le parent qui télétravaille se retranche régulièrement dans sa chambre en vociférant  « Personne ne respecte mon travail ! ».
Nos deux enfants s’échangent des amabilités lorsque l’un d’eux chantonne en faisant ses devoirs ou que l’autre écoute à plein volume ses dictées.  Toute la famille finit parfois par mettre un casque sur la tête pour se concentrer. Le manque d’activités sportives et d’aération pèsent. Mais pour le moment, personne ne se plaint véritablement de la situation.

A l’issue de cette première semaine, je suis plutôt épatée par le dévouement des enseignants et assez étonnée par le rythme intense des journées qui s’enchaînent comme dans un long tunnel. J’ai une pensée émue pour les enfants qui se retrouvent seuls parce que leurs parents sont obligés de travailler à l’extérieur, dont la famille n’est pas en mesure de les encadrer ou encore qui n’ont pas d’accès à un support informatique.
Comment peuvent-ils réussir à suivre le fil dans ces conditions ? Allons-nous laisser beaucoup d’élèves sur le bord de la route ? Et les enseignants peu au fait avec l’informatique, comment s’en sortent-ils ?

Un enfant près de son école à Caen (Photo d'illustration) en 2018.

Vendredi, c’est le jour du conseil de classe de ma fille. Il se tiendra comme d’autres en France, pour la première fois de l’Histoire de l’Education nationale, en vidéo-conférence. « Tu vas voir, pour le prochain trimestre, je vais améliorer mes notes », me promet ma fille. Moi, j’ai aussitôt pensé : « Y aura-t-il vraiment un troisième trimestre ? ».



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